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Le Maréchal Pétain. Un choix qui s’imposait durant le désastre de 1940

Nombre de livres parus sur le maréchal Pétain insistent, soit sur le chef de guerre que fut le général Pétain de 1915 à 1918, soit sur le chef de l’État français de 1940 à 1944. Peu de livres parus ont étudié le militaire et l’homme politique de premier plan qu’il fut également de 1920 à 1939. C’est ce dont je vais vous parler à l’occasion de cette commémoration à l’île d’Yeu marquant les 70 ans de sa disparition.


Deux rappels importants :

A- En octobre 1918, le général Pétain prépare une grande offensive qui aurait mené les troupes franco-américaines jusqu’en Allemagne. Cette grande offensive, prévue à partir du 13 novembre, n’aura pas lieu : contre son avis, Foch et Clemenceau ont accepté de signer le 11 novembre l’armistice demandé par les Allemands. Cette erreur aura de lourdes conséquences :

1- La quasi totalité des Allemands se considéreront comme invaincus et trahis par leurs élites politiques, alors qu’en réalité, les troupes allemandes, épuisées, étaient à quelques heures de la déroute totale. Ce sentiment de pays trahi sera une des motivations essentielles d’Adolf Hitler dans son cheminement pour la prise de pouvoir et un thème repris systématiquement dans ses discours jusqu’en 1935-1936.

2- Les Français, absents du territoire allemand, n’obtiendront qu’une partie des indemnités de guerre qui leur étaient dues de par le traité de Versailles et, les concernant, largement justifiées.

Le Général Pétain reçoit son bâton de Maréchal le 8 décembre 1918, à Metz, des mains du président Raymond Poincaré accompagné de Georges Clémenceau.

Il jouit alors d’un immense prestige auprès de la population, qui perdurera sans fléchir jusqu’en 1944. Aucun des autres généraux actifs de 1914 à 1918, quelle que soit leur valeur, ne pourra en dire autant.  

Dès l’armistice, il est nommé général en chef de l’armée française, alors jugée par beaucoup d’historiens comme la meilleure armée du monde. Il le restera jusqu’au 9 février 1931.

Le 12 avril 1919, il est élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

Courant 1919, il fait savoir avec beaucoup de prescience qu’il croit uniquement en une armée d’offensive, largement mécanisée, capable de s’enfoncer rapidement dans les lignes ennemies et le plus loin possible. Il estime à 6 875 le nombre de chars nécessaires à cette stratégie (3 075 chars en régiments de première ligne, 3000 chars en réserve à la disposition du commandant en chef et 800 chars pour le remplacement des unités endommagées).

C’est exactement la tactique qui sera utilisée par les Allemands 21 ans plus tard.

Pendant tout le reste de sa carrière, il s’opposera à la création d’une ligne de forteresses défensives comme unique politique de nos armées. En point d’orgue, alors que les travaux ont commencé en 1928, André Maginot, ministre de la Guerre en 1929, rencontre l’opposition de Philippe Pétain, vice-président du Conseil supérieur de la guerre, et, lors du débat parlementaire du 28 décembre 1929, André Maginot finit par tonitruer, sur l’estrade de l’Assemblée Nationale : « Ce n’est pas Pétain qui commande, mais le ministre de la Guerre ».

Philippe Pétain sortant du Conseil Supérieur de la Guerre en février 1922

Philippe Pétain se marie, à l’âge de 64 ans, le 14 septembre 1920, avec Eugénie (dite Annie) Hardon, de 22 ans sa cadette, qui lui restera toujours fidèle et dévouée. Une autre performance du maréchal !

Initialisée en 1924 par le « Cartel des Gauches » emmené par Édouard Herriot, la baisse des crédits militaires et la foi dans une paix universelle éternelle amènera peu à peu l’armée française de 1918 à l’armée de 1940.

Guerre du Rif (Espagne 1921-1926 / France 1925-1926)

Après le traité de Fès, en 1912, l’Espagne et la France se partagent le protectorat du Maroc : en gros, vers la Méditerranée, l’Espagne, vers l’Atlantique et le sud du pays, la France.

Dans la partie espagnole, une peuplade berbère, les Beni Ouriaghel, avec à leur tête Mohamed Abdelkrim el-Khattabi, dit Abdel-Krim, remet la colonisation tant espagnole que française en cause. Abdel-Krim cherche à unifier les Rifains et à organiser une armée de libération du Rif, contre l’Espagne et la France.

Abdelkrim el-Khattabi vers 1923

En 1921, l’armée espagnole fait face aux rebelles à la bataille d’Anoual.

Le général Manuel Fernández Silvestre, d’origine cubaine, dispose d’une puissante armée de 60 000 soldats espagnols pour contrer la tribu des Beni Ouriaghei à laquelle s’allient les tribus Ibaqouyen, Aït Touzine, les Aït Oulichek, Tafersit et Temsamane.

Le Général Silvestre le 6 février 1921

Toutefois, le 21 juillet 1921, il subit une écrasante défaite où périssent 12 000 de ses hommes. Vaincu et humilié, le général espagnol se suicide le 22 juillet 1921. Les Espagnols abandonnent l’arrière-pays à Abdel-Krim, qui y fondera la République du Rif.

Cette victoire des Rifains leur a permis d’engranger un nombre important de fusils, de canons et de munitions prélevés sur le champ de bataille.

La nouvelle, qui fit le tour du monde révolutionnaire de l’époque, inspirera Ho Chi Min, Fidel Castro, et Mao Tse Toung.

La République du Rif fut immédiatement soutenue par le Komintern, en armement et financièrement. La CGT et le Parti communiste organisèrent de nombreuses manifestation de soutien dans Paris.

Les 4 années suivantes furent très difficiles pour les Espagnols qui subirent une guérilla permanente et essuyèrent de lourdes pertes. Ils n’occupaient plus en 1924 que les ports de Ceuta, Melilla, Assilah et Larache.

Début 1925, Abdel Krim décide d’attaquer la partie française. Il commence par Fès que les Français considèrent comme leur capitale au Maroc. Une attaque surprise où les Rifains seront pourtant écrasés.

Hubert Lyautey, Résident Général du Maroc depuis 1912, tire la sonnette d’alarme auprès de Paul Painlevé, président du Conseil et ministre de la Guerre, qui envoie 4 régiments Etrangers, plusieurs régiments de chars et d’aviation ainsi que de l’artillerie lourde.

Très affaibli par la maladie, Lyautey réclame depuis longtemps un adjoint efficace. En août 1925, pour répondre enfin à son vœu, le gouvernement français envoie le Maréchal Pétain pour gérer les 150 000 militaires qui lui sont attribués et coordonner l’action des armées française et espagnole.

Le 17 juillet 1925, le Maréchal Hubert Lyautey accueille le Maréchal Philippe Pétain à sa descente d’avion à Fès

La stratégie de Philippe Pétain étant plus offensive que celle de Lyautey, ce dernier est littéralement débarqué de son poste de Résident Général et remplacé par Pétain, ce dernier n’étant certainement pas pour rien dans l’affaire… Ce que Lyautey prend très mal. C’est aussi le début du différend avec De Gaulle, ce dernier soutenant le maintien en poste de Lyautey.

En septembre 1925, la flotte française soutient le débarquement dans le port espagnol d’Al Hoceima, sanctuaire rifain, première opération amphibie aéronavale de l’Histoire. Un succès !

Le Maréchal Pétain rencontre pour la seconde fois Francisco Franco, commandant les Regulares (sorte de spahis espagnols) et la Légion espagnole au Maroc. La première fois c’était en 1921.

Une fois de plus, le maréchal est remarquable dans l’organisation, la réduction des pertes en hommes et en matériel, la coordination avec des troupes alliées. Quelques mois plus tard, Abdel Krim est fait prisonnier et signe la reddition de la République du Rif la 30 mai 1926.

Capturé par les Espagnols, Abdel-Krim sera un prisonnier français, en résidence surveillée à Madagascar, colonie française.

Élection à l’Académie française (20 juin 1929)

Le 20 juin 1929, il est élu à l’unanimité membre de l’Académie française, au 18e fauteuil, où il succède au maréchal Foch, décédé le 20 mars 1929.

Le 22 janvier 1931, il est reçu à l’Académie française par Paul Valéry, dont le discours de réception, qui retrace sa biographie, rappelle et développe une phrase sur laquelle insistait Pétain, « le feu tue ». Comme il est d’usage, le discours de réception du maréchal Pétain est un hommage au maréchal Ferdinand Foch.

Cette élection à l’unanimité au sein de cette prestigieuse académie, surprend le microcosme littéraire parisien, fait la une des journaux du 21 juin 1929 et renforce le prestige du maréchal Pétain aux yeux des « intellectuels » de l’époque.

Philippe Pétain à l’époque de son élection à l’Académie Française

Inspecteur général de la Défense aérienne (9 février 1931)

Le 9 février 1931, il est remplacé par le général Weygand au poste de vice-président du Conseil supérieur de la guerre (correspondant à la fonction de commandant suprême de l’armée), et nommé inspecteur général de la défense aérienne du territoire.

À ce titre, il écrit le 2 décembre 1931 à Pierre Laval, alors président du Conseil, pour lui demander la création d’une force aérienne puissante de défense et d’attaque, indépendante de l’Armée de terre et de la Marine. Il préconise pour cela de prélever 250 millions de francs sur les crédits alloués à la construction de la ligne Maginot.

Il reste influent dans le monde militaire et politique, est actif dans le mouvement antiparlementaire « Le Redressement français », mouvement qui souhaite un exécutif fort.

Ministre de la Guerre (9 février 1934 – 8 novembre 1934)

Après la crise du 6 février 1934, le 9 février 1934, Philippe Pétain est nommé ministre de la Guerre dans le gouvernement Doumergue de tendance radicale, fonction qu’il occupera jusqu’au renversement du cabinet le 8 novembre 1934.

Cette nomination soulève l’enthousiasme des Ligues, largement composées d’anciens soldats français de la première guerre mondiale.

Le maréchal est malheureusement obligé de gérer un budget ministériel en constante décroissance depuis 1920 qui ne permet d’entretenir que l’existant.

Une partie importante de ce budget est affecté à la construction de la ligne Maginot.

Le 31 mai 1934, convoqué devant la Commission des finances, il exprime ses vues sur la fortification et renouvelle ses réserves sur l’efficacité de la ligne Maginot.

Il aura cette phrase : « la ligne Maginot ne met pas à l’abri d’une pénétration de l’ennemi, si l’armée n’est pas dotée de réserves motorisées aptes à intervenir rapidement. »

Le 27 octobre 1934, il convainc Louis Germain-Martin, ministre des Finances, de signer le « plan Pétain pour 1935 » d’un montant de 3,415 milliards de francs, qui prévoit notamment la construction de 1 260 chars. La chute du gouvernement, et le remplacement du Maréchal Pétain par le général Maurin, partisan de chars lourds et lents, retarderont la mise en œuvre de ce plan de plusieurs mois.

Après son expérience ministérielle, Pétain jouit d’une très grande popularité, à droite mais également à gauche. En témoigne, en 1935, la célèbre campagne lancée par Gustave Hervé (SFIO antimilitariste) intitulée « C’est Pétain qu’il nous faut ». Le fait de vouloir faire appel en cas de péril au maréchal Pétain n’est pas une spécificité de la droite et le radical-socialiste Pierre Cot déclara dès 1934 : « Monsieur le maréchal, en cas de péril national, la France compte sur vous ».

Après le 8 novembre 1934, il participe activement au Conseil supérieur de guerre où il soutiendra toujours sa thèse d’une armée mécanisée et offensive.

Le 6 avril 1935, il dit, devant le président Lebrun, dans un discours à l’École Supérieure de Guerre : « Il est nécessaire de tenir le plus grand compte des perspectives ouvertes par l’engin blindé et par l’aviation. L’automobile, grâce à la chenille et à la cuirasse, met la vitesse au service de la puissance […] La victoire appartiendra à celui qui saura le premier exploiter au maximum les propriétés des engins modernes et combiner leur action. »

Le gouvernement Blum (juin 1936 -> juin 1937)

Le puissant réarmement allemand, devenu évident, incite le gouvernement Blum à augmenter les crédits militaires. Cette augmentation ne sera effective qu’en 1938. Léon Blum est en effet persuadé qu’un désarmement unilatéral de la France conduirait les autres pays européens à en faire autant.

Par ailleurs, son projet d’engagement officiel de l’armée française aux côtés des Républicains espagnols est heureusement contrée par le parti radical, et l’Angleterre lui fait savoir son désaccord total. Il renonce donc à cette très incertaine et couteuse aventure.

Néanmoins, des livraisons clandestines d’avions de combat destinés à l’armée française et déroutés vers les Républicains espagnols, organisées par Pierre Cot et Jules Moch (futur ministre de l’Intérieur en 1947) seront effectives. Un stock important d’armes obsolètes, vendu par la Pologne aux Républicains espagnols, transitera par le discret port d’Honfleur, sous l’oeil bienveillant des autorités françaises et grâce à une société de transit maritime spécialement créée par le Parti Communiste.

Ce ne sera pas sans importance pour la suite de la carrière du maréchal.

Ambassadeur de France en Espagne (2 mars 1939)

A la suite des accords Bérard-Jordana (reconnaissance par la France du gouvernement Franco) signés le 25 février 1939 à Burgos, le 2 mars 1939, Pétain est nommé ambassadeur de France en Espagne (président de la République Albert Lebrun ; président du Conseil Édouard Daladier).

Les rapports France <=> Espagne sont tendus. Franco n’oublie pas le soutien du gouvernement français aux Républicains espagnols, mais un conflit avec l’Allemagne s’avérant de plus en plus probable, le gouvernement français redoute que l’Espagne rejoigne les forces de l’Axe. L’entourage militaire de Francisco Franco y est d’ailleurs très favorable.

Fin mars 1939, l’ambassadeur de France Philippe Pétain est reçu de façon glaciale par les autorités espagnoles.

Il cerne très vite que le réchauffement des relations avec l’Espagne passe obligatoirement par la restitution intégrale des avoirs espagnols mis à l’abri en France par le gouvernement officiel espagnol dès le début de la guerre d’Espagne en 1936-1937.

Sont en cause les 174 tonnes d’or fin (27,4% du total) abritées par la France dans les locaux de la Banque de France à Montauban depuis 1937, les œuvres d’art espagnoles également mises à l’abri en France en 1937 ainsi que l’armement républicain prélevé sur les réfugiés espagnols arrivant en France après leur défaite sur les rives de l’Ebre en 1938.

L’ambassadeur Philippe Pétain et son interprète, le baron de Las Torrès, sortant d’une entrevue avec la Caudillo à Burgos, en mars 1939.

Grâce à l’insistance du Maréchal, le gouvernement Daladier réalise les vœux de l’Espagne.

La déclaration officielle de neutralité de l’Espagne, le 4 septembre 1939, couronne les efforts de Philippe Pétain.

D’aucuns pensent que le maréchal a sauvé là une troisième fois la France. En convaincant Francisco Franco de rester neutre et de ne pas rejoindre les forces de l’Axe, il a empêché la Wehrmacht en 1940 de descendre jusqu’à Gibraltar et envahir le Maghreb, rendant difficile sinon impossible le débarquement américain de 1943 et faisant de la Méditerranée et de la Mer Noire des mers fermées avec le contrôle du détroit de Gibraltar depuis le Maroc.

Conclusion

Le 16 juin 1940, Paul Raynaud démissionne, et si il demande au Maréchal Pétain de prendre la présidence du Conseil, alors que les Allemands sont dans Paris, c’est, certes, à l’homme vainqueur de Verdun qu’il s’adresse, mais aussi à l’homme à la brillante carrière politico-militaire que le Maréchal a faite de 1920 à 1939.

Grâce à cet appel, le Maréchal va définitivement prouver que, quand tout semble perdu, la France peut relever la tête et renaître.

Dominique Zind