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Réception du Maréchal Pétain à Lyon par le Cardinal Pierre-Marie Gerlier, le 20 novembre 1940

Monsieur le Maréchal,

Cette antique Primatiale, où j’ai l’honneur émouvant de vous accueillir, enferme dans sa longue histoire bien des souvenirs glorieux. Le spectacle qui s’y déroule ce matin apportera à ses annales une page dont nous resterons fiers.


Si le temps m’était moins mesuré, j’aimerais évoquer devant vous tout ce qui fit de la cité de Lugdunum le berceau du christianisme dans les Gaules ; cette « aurore sanglante », illustrée à jamais par l’héroïsme des martyrs de 177. Persécution redoutable, où dans le même holocauste, se mélangeaient le sang de Pothin, le vieil évêque de 90 ans, et de Blandine, la petite esclave, que l’Église associe au Saint Pontife dans un culte qui a traversé les siècles.

Pour m’en tenir à cette Primatiale elle-même, j’aimerais à redire ici un peu de tout ce qu’elle a vu. Car, sous ces voûtes, se sont déroulés des Conciles, et sont venus prier des Papes et des Rois. Les travaux de reconstruction, – car c’est déjà de reconstruction qu’il s’agissait -, étaient assez avancés en 1245 pour qu’on ait pu tenir le XIIIe Concile œcuménique, sous la présidence d’Innocent IV. C’est ici qu’en 1274 eut lieu, sous la présidence de Grégoire X, le grand concile où fut proclamée la réunion des Églises latine et grecque ; cinq cents évêques y assistaient avec mille abbés et prélats. En 1316, Jacques d’Euse, élu pape par le Conclave dans le couvent voisin des Jacobins, fut couronné dans cette cathédrale dont il prit le nom, Jean XXII ; Saint Louis y passa, Henri IV y fut marié. Pie VII y a béni les drapeaux de la Garde Nationale.

Votre présence ici, Monsieur le Maréchal, demeurera, elle aussi, dans la mémoire de la postérité car elle constitue, en une heure historique, un geste singulièrement émouvant.

La France, endeuillée et meurtrie, avait besoin d’un Chef qui lui montrât la voie du redressement et lui rendît confiance en son destin. Dieu a permis que vous fussiez là, auréolé d’une gloire dont l’éclat pouvait suffire à de moins nobles, animé d’un dévouement patriotique qui vous a rendu plus grand encore à tous nos yeux. Aux instants les plus dramatiques de notre épreuve, vous vous êtes, en termes inoubliables, donné à la France. Et la France, remuée jusqu’en ses profondeurs, vous a répondu en se donnant à vous.

Avant-hier à Toulouse, à Montauban, hier à Lyon, vous avez pu mesurer avec quelle ferveur et quelle confiance elle l’a fait. Ce magnifique peuple de Lyon, dont on vous a peut-être dit qu’il s’enveloppait de réserve et de froideur, cette grande cité travailleuse, vouée aux labeurs multiples du commerce, de l’industrie, des arts, de la vie intellectuelle, de la vie spirituelle, vous avez senti de quel enthousiasme ils sont capables pour acclamer celui qui, une deuxième fois, vient sauver la Patrie.

Hier, pendant que défilaient là-bas, Place Bellecour, sous nos yeux embués de larmes, ces troupes superbes et ces drapeaux que le malheur, loin d’abolir leur gloire, nous a rendus deux fois sacrés, avez-vous remarqué, Monsieur le Maréchal, que les appels vibrants de la foule, d’abord multiples, se sont fondus bientôt en deux seuls cris : « Vive Pétain ! » – « Vive la France ! ». Deux cris ? Mais non : ils n’en font plus qu’un seul. Car Pétain c’est la France ; et la France, aujourd’hui, c’est Pétain ! Pour relever la Patrie blessée, toute la France, Monsieur le Maréchal, est derrière vous.

Mais la France, ce ne sont pas seulement les vivants ; ce sont aussi les morts : morts glorieux de la victoire, morts douloureux de la défaite, ensevelis dans les sillons sanglants de la terre ancestrale, ou perdus dans l’immensité des flots, ou frappés en plein ciel, dans les redoutables combats de l’air. Et nul de vous ne me reprochera, mes Frères, d’affirmer que les premiers ouvriers de la grande tâche réparatrice, ce sont eux, qui ont donné leur sang pour l’honneur du drapeau.

Voilà pourquoi, en des jours semblables, il serait douloureux de les oublier. Voilà pourquoi nous les avons avec vous salués, hier, Monsieur le Maréchal, au monument qui garde leur souvenir. Voilà pourquoi nous vous avons convié à leur rendre, ici, le plus nécessaire de tous les hommages, celui de la prière.

Merci, Monsieur le Maréchal, du geste paternel et chrétien qui vous a conduit dans cette cathédrale pour vous y associer. Merci aux collaborateurs d’élite dont nous sommes fiers de vous voir entouré, et à toutes ces autorités, à cette foule où se confond, sans distinction de classes, tout le peuple lyonnais.

Nos morts, n’est-ce pas d’eux, mes Frères, que nous recevons la grande et indispensable leçon ? Au service de toutes les grandes causes, pour la rédemption de la Patrie cruellement frappée, il ne suffit pas de l’enthousiasme. Il faut le renoncement, le don de soi, le sacrifice. C’est par la souffrance que les peuples, comme les hommes, se rachètent. Il y a vingt siècles que le Christ nous l’a appris au Calvaire. Et nos morts nous le redisent après Lui.

Leur immolation a préparé la formidable tâche ; à nous maintenant de l’achever. Et nous ne saurions la parfaire sans nous engager résolument dans la voie d’abnégation, d’effort, de travail obstiné, de vaillance devant l’épreuve à laquelle leur exemple nous convie.

Ah ! puissent-ils nous y entraîner d’un irrésistible élan. De la lumière sereine où la miséricorde divine les a appelés, ils nous répètent l’enseignement séculaire de l’Évangile. Par votre courage au travail, par votre énergie devant la souffrance, par votre fidélité au culte du foyer, par la générosité de votre amour fraternel vous préparerez les lendemains réparateurs. Fidèles à l’Esprit du Sauveur Jésus, qui, dans la Rédemption du Golgotha, a uni tous les hommes, tous les peuples, toutes les races, vous rêverez d’un relèvement qui ne menace personne ; qui ne fera couler ni plus de sang ni plus de larmes, mais qui voudrait rapprocher dans la justice, dans l’honneur, dans l’amour tous les fils de Dieu. Et ce sera le salut de la pauvre famille humaine désemparée, qui s’apercevra, une fois de plus, que, pour devenir plus heureuse, il lui suffit de devenir plus chrétienne.

Mais, tandis qu’ils nous jettent ce bienfaisant appel, ils ont le droit, nos grands morts, d’attendre l’aide fraternelle de nos prières, qui ne sauraient oublier non plus la détresse de ceux qui pleurent. Ensemble, supplions, mes Frères, le Dieu de Justice et de Bonté, par la Vierge maternelle qui, du haut de sa colline de Fourvière, domine et protège la Cité, supplions-le de faire miséricorde à leurs âmes immortelles et d’apaiser les douleurs que leur disparition a créées. Est-il un geste qui puisse, plus normalement, unir aujourd’hui tous les cœurs des Français ?

Et ne croyez-vous pas qu’ils répondront, à leur tour, à notre fidélité en confiant au Maître suprême le rude effort que nous accomplissons ici-bas, pour garder le fruit de leur sacrifice, et en nous aidant à mériter et à rétablir la prospérité et la grandeur de cette Patrie incomparable, que vous nous avez appris, Monsieur le Maréchal, à aimer encore, s’il est possible, d’un plus généreux amour.