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Au pays natal du maréchal Pétain Une visite à la ferme familiale de Cauchy-à-la-Tour

Le maréchal Philippe Pétain est né à Cauchy-à-la-Tour. Entre les deux guerres, il est un héros incontesté de la Grande guerre 1914-1918. En 1934, le journal Le Grand écho du Nord de la France envoie un de ses journalistes (Jean-Serge Dubus) visiter la maison natale de celui qui est alors Ministre de la Guerre. Nous reproduisons ici cet article qui dépeint l’ambiance d’un petit village de campagne.


Il y a, dans le pays noir, des endroits où les décors industriels, noirs et fumant, sont plantés tous prés de sites agrestes, accidentés au caprice des premières collines d’Artois. Ces vallonnements boisés, campagnards à souhait, rompent avec la monotonie de l’immense étendue sur laquelle les chevalets des mines sont comme des navires ancrés dans une rade de floue. Après avoir dépasser les pentes de Marles et d’Auchel ou la désespérante régularité des corons domine de futuristes paysages d’usines, on arrive, ainsi, derrière d’épais rideaux d’arbres, au village de Cauchy-à-la-Tour.

J’y viens faire une visite à la ferme Pétain. La ferme basse et paisible où naquit le maréchal, Ministre de la Guerre et où demeure toujours un rude cultivateur, Antoine Pétain, son frère.

À l’horizon se profile les terrils des mines de Marles. C’est l’heure de la relève. De là-bas viennent, sur la route, des petits groupes de mineurs, la figure barbouillée de charbon sous la barrette de cuir au bords gondolés.

Contre la porte cochère de la ferme, une borne porte la date : 1622. Mais le bâtiment paraît relativement jeune. À peine ai-je poussé le vantail qu’un énorme berger allemand au poil roux vient m’accueillir sans la moindre aménité.

– M. Pétain… ?

Ma parole, c’est le maréchal, en gilet et culotte de gros velours, guêtres crottées, qui est appuyé sur le seuil de l’habitation. Ce sont, en tout cas, les mêmes moustaches blanches et les mêmes petits yeux vifs.

M. Antoine Pétain me fait entrer dans la grande pièce carrelée, propre, où reluit une vaste cuisinière. Une jeune femme et un homme d’une quarantaine d’années, qui est vêtu, lui aussi, de gros velours à cote, salut sans mot dire. Je me fais connaître. Je parle du maréchal…

– Je ne peux rien vous dire. Il ne veut pas qu’on fasse d’articles sur lui. Il m’a bien défendu de parler aux journalistes. La consigne est formelle…

– Mais je ne veux pas en dire du mal, vous savez…

– Non, il ne veut pas !

Ces deux enfants se sont éclipsés.

J’insiste :

– Mais, de vous, tout de même, nous pouvons parler.

– Non, il ne veut pas !

Un silence.

– Le photographe du Grand écho est dans la voiture. Vous ne refuserez pas de poser dans la cour de la ferme ?

– Je regrette…

– C’est un charmant garçon, laissez-le tout de même venir vous dire bonjour…

– S’il n’y a que ça va…

Et M. Pétain, son chien dans ses guêtres, se décide à se laisser présenter mon compagnon.

Le chien grogne.

– Philos, ici !

La bête avance en clopinant.

– Il a des rhumatismes ?

– Non, il a eu la patte prise dans une batteuse.

On insiste encore pour prendre la photo.

Le brave homme refuse en souriant, cette fois.

– C’est un ordre du Ministre de la Guerre !

– Bah, il est bien trop occupé pour voir les journaux. Il ne le saura pas…

Et M. Pétain, pour avoir la paix, se laissa faire.

Mais il prit aussitôt sa revanche en affirmant qu’il ne dirait rien, rien… Comme c’est dommage. C’est là que le maréchal est venu au monde, issu d’une lignée de terriens dont ce solide cultivateur incarne la race robuste. Moi qui pensais voir des reliques de l’enfance de l’homme aujourd’hui illustre. Sa cuiller à bouillie, peut-être, ou sa chaise, entendre des souvenirs, des anecdotes.

– Vous avez quel âge ?

– 73.

– Et le maréchal ?

– Philippe a 78 ans.

– Vous vous ressemblez beaucoup.

– Oui. Il est plus grand. Moi j’ai des cheveux. Lui n’en a plus. Ça ne se voit pas : il a toujours son képi…

– Il a fait son chemin, hein !

– Oui, il a toujours réussi ce qu’il a entrepris.

Je parle de choses et d’autres. Cauchy-à-la-Tour. Où est la tour ?

– Je ne l’ai jamais connu. On a fait des fouilles. On a trouvé que les fondations en pierre blanche.

– Alors, dites-moi votre frère a vécu ici ?

– Bien peu. Il en est parti à l’âge de 10 ans. On l’a mis en pension au lycée de Saint-Omer. Il est plus revenu qu’aux vacances pendant quelques années…

– Et vous, vous êtes resté fidèle à la ferme ?

– Je ne fais plus que conduire les chevaux. Les enfants travaillent. Un fils et une fille. J’ai une autre fille mariée et j’ai perdu un garçon à la guerre… Je m’excuse de ne pas pouvoir vous dire autre chose…

Mutisme de gagnant à la loterie nationale.

Un camarade de catéchisme

Dans le pays, j’ai cherché d’autres renseignements sur la vieille famille des Pétain. J’avais été frappé de la ressemblance des deux frères. Ils se ressemblent comme deux frères, direz-vous… Eh bien justement, ce qui est surprenant, c’est qu’ils ne sont que demi-frères. Ils ont le même père, mais ce dernier s’est remarié après avoir eu du premier lit quatre enfants : le Ministre de la Guerre et trois filles dont l’une habite aujourd’hui à Calais. Le jeune Philippe mis en pension fut alors élevé par un oncle qui était curé à Mazinghien.

Au pays, il ne reste plus beaucoup de vieux qui ont connu le maréchal enfant. J’ai vu un de ses anciens camarades d’école : Eugène Leroy, à la Guillotine, il a 80 ans. Ça commence à compter.

– On allait au catéchisme ensemble. Philippe Pétain a fait sa première communion avec moi. Il était le premier.

– Et vous ?

– Le troisième.

– Comment était-il à ce temps-là ?

– Oh ! C’est si vieux. Je ne me rappelle plus beaucoup. Il était comme nous autres…

– Était-il turbulent, batailleur, calme au contraire. Jouait-il déjà au soldat ?

– De notre temps, on ne jouait pas au soldat. On jouait aux marbres…

Évidemment, c’est loin, le temps du catéchisme. Vous souvenez-vous de tous les mioches qui vous y accompagnaient ! Ici, les paysans sont silencieux et réfléchis. Un brin têtu, à l’occasion.

Dans le Midi, on aurait trouvé des tas de camarades d’enfance du maréchal.

-Si je l’ai connu ? Ah ! Je pense bien ! C’était mon meilleur ami !

M. Eugène Leroy s’est borné à ajouter : vous avez vu le frère ? Il ne veut pas qu’on en parle…

Je suis passé par la petite église et j’ai vu les fonts baptismaux au-dessus desquels a été tenu le maréchal de France, lorsqu’il ne mesurait qu’une cinquantaine de centimètres…

Je suis allé voir également l’ancien maire socialiste de Cauchy, M. René Flahaut, son successeur est communiste. Je lui ai souhaité bon appétit car il mangeait du boudin. Il est trop jeune pour avoir connu le maréchal, mais connaît bien sa famille. Le maréchal est venu à Calonne pendant la guerre. Depuis la guerre, il fit une rapide visite au pays et fut reçu à la mairie. Mais il avait prescrit à son frère de ne prévenir le maire que le matin même.

Il est venu une seconde fois, mais personne ne l’a vu.

Décidément, il ne veut pas qu’on parle de lui. On le dit très simple. Bien qu’il n’ait été un paysan que par accident, il est resté fermé comme les gens d’ici.

Le nouveau ministre de la guerre s’est marié seulement après l’armistice, vers 65 ans. Il a fait demander par son frère, sans dire pourquoi, un extrait de naissance…

Sur la petite place, ou Philippe Pétain joua avec des garnements de son âge, des gamins lancent leur toupie. Y a-t-il encore parmi eux un futur maréchal ? Qui sait… »